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Il y a quelque temps, lors d'un échange sur la mixité, un dirigeant que je respecte s'est penché vers moi et m'a glissé, à voix basse : « Sur ce sujet-là, je préfère me taire. Quoi que je dise, j'ai tort. » Il n'était ni réactionnaire ni indifférent — c'est même un homme qui fait monter des femmes dans ses équipes, sans en faire une affaire. Simplement, il avait appris à se taire. Et ce silence-là m'a plus inquiétée que n'importe quelle opposition franche : une opposition, on peut la convaincre ; un silence, on ne sait même pas qu'on l'a perdu.
J'ai eu envie, ce mois-ci, de prendre le sujet par le bout qu'on évite. Non pour défendre les hommes — ils n'ont pas besoin de moi — mais par conviction : on ne gagnera pas l'égalité en la construisant contre la moitié de ceux qui doivent la porter.
L'égalité professionnelle a consisté, à juste titre, à corriger un déséquilibre bien réel : nommer les plafonds de verre, chiffrer les écarts de salaire, faire monter les femmes là où on ne les attendait pas et où, trop souvent, on ne les voulait pas. Ce travail n'est pas terminé, et il ne faudrait surtout pas que la lassitude ambiante serve de prétexte à l'arrêter. Car il paie — y compris froidement, pour l'entreprise. McKinsey l'a remesuré en 2023, dans son étude Diversity Matters Even More : les comités de direction les plus mixtes ont près de 39 % de chances supplémentaires de surperformer financièrement les moins mixtes. Mettre fin au déséquilibre n'est pas une faveur qu'on accorde par bonté : c'est une intelligence collective. Sur ce socle, je ne cède rien.
À force de poser l'égalité comme un procès permanent — un camp coupable d'un côté, un camp victime de l'autre —, on a produit un effet qu'on n'avait pas prévu, et qui se retourne contre l'objectif. Prenez cette étude menée par la chercheuse Janine Bosak, à la Dublin City University, relayée par Scientific American. On y présente à des professionnels — pour beaucoup issus des ressources humaines — le dossier d'un candidat, décrit tantôt comme défendant ses propres intérêts, tantôt comme défendant ceux de son équipe. Verdict : l'homme qui défend les autres, celui qui se fait allié, est jugé moins compétent par ses pairs, et recommandé plus volontiers au licenciement en cas de restructuration. Ce n'est pas l'homme indifférent que le système pénalise. C'est celui qui s'engage.
Nous avons donc bâti un monde où, pour un homme, se taire est confortable et s'engager coûte cher. Et nous nous étonnons ensuite qu'ils se taisent. La colère qui anime le discours militant, dans sa part la plus dure, est légitime — elle vient d'injustices anciennes et bien réelles. Mais une colère juste peut produire une stratégie perdante. À force de faire de chaque homme un suspect, on n'a pas rendu les femmes plus puissantes : on a rendu les hommes plus prudents. Et la prudence, en matière d'égalité, c'est un autre mot pour l'immobilisme.
On ne fera pas avancer l'égalité en demandant aux hommes de se sacrifier par culpabilité. On la fera avancer en la rendant concrètement désirable pour eux aussi — et en desserrant, pour tout le monde, des attentes de genre qui enferment les deux sexes. Car il n'y a pas que les femmes qu'on assigne : on assigne aussi les hommes à la force permanente, à la réussite visible, au rôle de pourvoyeur qui ne flanche jamais. Et le levier le plus puissant pour y parvenir n'est pas au bureau. Il est à la maison.
Tant qu'on demandera aux femmes de tout mener de front pendant qu'on félicitera les hommes de « donner un coup de main » chez eux, rien ne bougera. Le vrai basculement, c'est le congé du second parent. Et là, ce ne sont pas les tribunes qui avancent : ce sont les entreprises. En France, 105 d'entre elles ont signé le Parental Act et s'engagent à offrir au moins quatre semaines entièrement rémunérées au second parent, bien au-delà du minimum légal. Aviva est allée, dès 2017, jusqu'à dix semaines, salaire maintenu. L'esprit tient en une phrase, rapportée par Europe 1 : « La parentalité a une place dans la carrière, qu'on soit un homme ou une femme. » (Europe 1)
Les pays qui ont le plus avancé l'ont compris avant nous. En Suède, en Norvège, on n'a pas supplié les pères : on a réservé des semaines au père, non transférables à la mère — à prendre ou à perdre. Et les hommes les ont prises, massivement. Mieux : ces pères se déclarent eux-mêmes moins stressés et plus présents. On croyait légiférer pour les femmes ; on a aussi rendu quelque chose aux hommes.
Quand un homme prend ce congé, personne ne l'accuse de rien. On ne lui retire pas une part du gâteau : on lui rend quelque chose qu'on lui avait discrètement confisqué. Ses enfants. Sa présence dans les premières semaines, celles qui ne reviennent pas. Le droit de ne pas être qu'un pourvoyeur. L'égalité, à ce moment précis, ne lui enlève rien — elle le libère.
Voilà la bascule que je voudrais qu'on nomme bien plus souvent : l'égalité libère les hommes aussi. De l'injonction d'être forts en permanence. Du rôle de seul porteur du foyer. Du silence prudent de mon dirigeant. Et ce n'est pas un vœu pieux : là où des hommes s'engagent réellement aux côtés des femmes, la sous-représentation recule, pour de vrai, pas sur une diapositive de séminaire.
Je pense souvent à la génération qui arrive. Ces jeunes pères qui réclament d'être présents, qui refusent l'alternative entre réussir et élever leurs enfants, et qui ne comprennent déjà plus pourquoi il faudrait choisir. Ils ont raison. C'est à nous, dirigeants, de bâtir les organisations où ce choix n'existe plus — pour eux comme pour elles. Je ne veux pas d'une égalité qui fasse baisser les yeux à ce dirigeant. Je veux une égalité où il ose parler, où il devient allié par conviction, parce qu'il a compris qu'il y gagne lui aussi : en équipe plus juste, en famille plus présente, en liberté. La justice n'a pas de genre. Elle a simplement besoin de tout le monde pour avancer.
Et vous — femmes et hommes — à quel moment avez-vous senti que l'égalité vous rendait plus libre, et pas seulement plus vigilant ?
À très vite, Assida
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McKinsey, « Diversity Matters Even More » (2023) · Scientific American — étude de Janine Bosak (Dublin City University) · Europe 1 — « Parental Act » · MyHappyJob — Aviva, dix semaines · ONU Femmes — Work with men and boys for gender equality