
« C'est la jungle, ici. Le plus fort gagne. » Je l'ai entendue, cette phrase, dans une salle de réunion, lâchée pour justifier une décision dure — et personne n'a bronché, tant elle semble aller de soi. Nous avons grandi avec elle : la nature serait une arène, la vie une compétition permanente, et réussir, ce serait écraser avant d'être écrasé. J'y ai repensé longtemps après, et une chose m'a frappée : ceux qui invoquent la loi de la jungle n'ont, le plus souvent, jamais vraiment regardé une jungle.
Ce qui n'est pas faux, d'abord. Oui, la nature connaît la prédation, la rareté, la concurrence pour la lumière et pour l'eau. Darwin a décrit la « lutte pour l'existence », le philosophe Herbert Spencer en a tiré la formule « survie du plus apte », et le poète Tennyson a résumé l'époque d'une image restée célèbre : une nature « aux dents et aux griffes rouges de sang ». De là à faire du monde du travail une arène, il n'y avait qu'un pas — vite franchi. Le marché serait une jungle, le concurrent un prédateur, et le dirigeant un fauve qui ne dort jamais.
La compétition existe, bien sûr. Elle stimule, elle trie, elle pousse à se dépasser ; le nier serait naïf. Le problème n'est pas qu'on ait vu la compétition. C'est qu'on n'ait vu qu'elle — et qu'on en ait fait une loi de la nature, alors que la nature, justement, raconte une tout autre histoire.
Commençons par le plus intime : la cellule qui compose votre corps. Il y a près de deux milliards d'années, une bactérie en a englouti une autre — et au lieu de la digérer, elle s'en est fait une associée. Cette invitée est devenue la mitochondrie, la minuscule centrale qui fournit l'énergie de chacune de vos cellules. La biologiste Lynn Margulis a mis des années à faire accepter cette idée — l'endosymbiose — ; elle est aujourd'hui dans tous les manuels. La vie complexe, les plantes, les animaux, nous : tout cela est né d'une coopération, pas d'une conquête. Nous ne portons pas la symbiose comme une idée ; nous en sommes faits. (UC Berkeley — endosymbiose)
Sortons de la cellule, et regardons sous une forêt. Les arbres y sont reliés par un réseau de champignons si dense qu'on l'a surnommé le « réseau internet de la nature ». L'écologue Suzanne Simard a montré, dès 1997 dans la revue Nature, que des arbres d'espèces différentes — un bouleau, un sapin — s'échangent du carbone par ces fils souterrains, chacun nourrissant l'autre au moment où il en a besoin. Et ce n'est pas marginal : près de neuf plantes terrestres sur dix vivent en symbiose avec des champignons, à qui elles donnent du sucre et qui leur rendent l'eau et les minéraux. Le lichen que vous voyez sur une pierre n'est même pas un être, mais deux — un champignon et une algue — si bien associés qu'on les a longtemps pris pour un seul. Une forêt n'est pas une collection d'arbres qui se disputent la lumière. C'est une communauté qui se tient. (Suzanne Simard, Finding the Mother Tree)
Le motif est partout, une fois qu'on l'a vu. Les trois quarts de nos cultures dépendent, au moins en partie, d'un pollinisateur — l'abeille et la fleur, ce vieux pacte sans lequel nos assiettes se videraient. Les récifs coralliens, ces villes les plus vivantes de l'océan, ne tiennent que par l'alliance d'un animal, le corail, et d'une micro-algue logée dans ses tissus ; qu'elle s'en aille, et le corail blanchit, puis meurt — image glaçante de ce qu'il advient quand la coopération se rompt. Et jusque dans votre propre corps : vous abritez autant de bactéries que de cellules humaines, un peuple minuscule qui digère pour vous et vous défend. Nous ne sommes jamais seuls, même à l'intérieur de nous-mêmes. (Pollinisateurs — WEF/FAO)
« La vie n'a pas conquis la planète par le combat, mais par le réseau. » — Lynn Margulis
On croyait la nature gouvernée par la force ; elle l'est surtout par le lien. Le plus « apte » n'est pas le plus brutal — c'est souvent le mieux associé. Le géographe Kropotkin l'avait déjà pressenti il y a plus d'un siècle, dans L'Entraide (1902) : la coopération est, elle aussi, un moteur de l'évolution. Et la biologiste Janine Benyus, qui a fondé le biomimétisme, le résume d'une phrase que tout dirigeant devrait méditer : « la vie crée les conditions favorables à la vie ». Non pas chacun contre tous ; chacun pour que l'ensemble tienne.
Si le vivant réussit par l'interdépendance, nos organisations n'y échappent pas — et la recherche le confirme, chiffres à l'appui. En 2010, une étude publiée dans Science (Woolley, Malone et leurs collègues du MIT et de Carnegie Mellon) a cherché ce qui rend une équipe performante. Surprise : ni le QI du plus brillant, ni la moyenne des talents individuels. C'est une « intelligence collective » propre au groupe, qui explique près de 40 % de sa performance — et qui tient à trois choses très concrètes : la sensibilité sociale (savoir lire ce que ressentent les autres), une parole qui circule au lieu d'être monopolisée, et la présence de femmes dans l'équipe. Non par magie, précisent les auteurs, mais parce que cette sensibilité est en moyenne plus cultivée chez elles — et c'est elle qui compte, pas le sexe. On ne gagne pas en opposant les profils : on gagne en les reliant. (Woolley et al., Science, 2010)
Quelques années plus tard, Google a voulu en avoir le cœur net. Son projet interne « Aristote » a passé au crible des centaines d'équipes pour trouver la recette de la meilleure. Le résultat, raconté par le New York Times, a surpris jusqu'aux ingénieurs : ce n'était ni les diplômes, ni les stars réunies, mais la sécurité psychologique — ce climat où chacun ose parler, se tromper, demander de l'aide sans craindre d'être humilié. La même leçon que la forêt : ce qui circule librement fait grandir l'ensemble. (« What Google Learned… », NYT, 2016)
Nous avons importé dans le travail une biologie de pacotille — la loi du plus fort — quand la vraie, celle que la science décrit, raconte l'inverse : rien de durable ne se construit seul. Ni une cellule, ni une forêt, ni une équipe, ni une transition écologique. Car c'est peut-être là que la leçon porte le plus loin. La crise de l'environnement ne se réglera pas en opposant l'économie à l'écologie, les ingénieurs aux militants, les hommes aux femmes — mais en faisant précisément ce que le vivant fait depuis toujours : transformer le déchet des uns en ressource des autres.
Je repense à cette salle de réunion, et à sa « loi de la jungle ». La vraie jungle, la vivante, ne récompense pas le solitaire qui écrase. Elle récompense celui qui sait tisser, échanger, porter et être porté. C'est vrai des cellules, des forêts et des entreprises ; c'est vrai des femmes et des hommes. La force, la vraie, n'a jamais été de se passer des autres — mais de savoir avec qui faire route.
On ne dirige pas contre. Comme le vivant, on dirige avec.
Et vous — qu'est-ce qui vous a fait grandir le plus : une victoire remportée seul·e, ou une alliance que vous n'attendiez pas ?
— Assida Florent
· Lynn Margulis & l'endosymbiose — Understanding Evolution (UC Berkeley)
· Suzanne Simard, Finding the Mother Tree & l'étude Nature (1997) — notice
· A. W. Woolley et al., « Collective Intelligence » — Science, 2010
· Google, projet « Aristote » & sécurité psychologique — New York Times (2016)
· Les pollinisateurs & notre alimentation — World Economic Forum / FAO
· Janine Benyus, Biomimicry (1997) & Kropotkine, L'Entraide (1902)
· La symbiose industrielle de Kalundborg — kalundborgsymbiosis.com